Contenue dans la devise d’Euzkadi (« Jaungoikua eta Lagi Zarra » JEL, d’où nous tirons notre nom Jeltzale) et dans l’Ikurrina, tous les deux choisis par Sabino Arana.
A. JAUNGOIKOA
C’est la croix blanche sur le drapeau. La croix au dessus du reste.
La devise est clairement chrétienne. Elle s’inscrit dans la foi profonde de Sabino, et dans l’enracinement de cette foi dans le peuple basque. Mais cette foi n’est pas vécue à la manière intransigeante d’un certain catholicisme espagnol. C’est davantage une foi à la Charles Péguy « Quand vous avez connu le bel agenouillement d’un homme libre, tous vos prosternements d’esclaves ne me disent rien » fait-il dire à Dieu.
C’est ainsi que les lois coutumières de Biscaye offraient asile aux huguenots persécutés ailleurs. La foi basque est une foi ouverte, respectueuse de la liberté de l’homme.
C’est ce christianisme là qui explique à la foi le décalage entre le clergé basque et le clergé espagnol pendant la guerre civile de 1936 et l’intérêt que lui portaient des grands penseurs catholiques français de l’entre deux guerres (Maritain, Mounier..).
C’est tout naturellement qu’après 1945 EAJ a fait partie de l’internationale démocrate-chrétienne.
A l’heure actuelle, le parti se veut aconfessionnel, mais il reste fortement imprégné du christianisme (cf la messe célébrée au début de l’alderdi eguna). D’où le profond humanisme de notre démarche : placer l’homme au centre de notre action. Non pas l’individu anonyme et interchangeable de la révolution française (la liberté individuelle), mais l’être humain dans sa spécificité sexuelle, culturelle, géographique. Nous sommes pour la liberté, sans être des libéraux.
Cette foi chrétienne nous oppose aussi à la gauche basque révolutionnaire qui tourne autour d’ETA. Ce dernier place la révolution au centre de son action, le Basque n’étant que l’instrument de ce combat.
La mort d’êtres humains ne peut être comparée à ces œufs qu’il faut bien casser pour faire l’omelette. Je veux clairement rappeler ici que notre vision humaniste et chrétienne ne peut accepter l’assassinat, le vol, l’extorsion, le racket, les menaces…comme étant de simples « formes de lutte », pour utiliser la vocabulaire révolutionnaire de la gauche basque.
Notre humanisme, de même, ne peut en aucun cas avoir une définition raciste, ou ethniciste de la nation basque (voir 10 de la charte Jeltzale). Est basque celui qui veut l’être et s’en donne les moyens. J’en suis désolé pour MM Chevènement, Espilondo et autres Emmanuelli…qui aiment bien nous diaboliser sur ce point. Ils se trompent sur notre compte, par ignorance ou par mauvaise foi.
B. LEGE ZAHARRA
Nous touchons ici un sujet très délicat, polémique, peu compréhensible pour les esprits formés au droit romain.
1er problème : comment traduire en français « Lege Zaharra » ? Il y a bien un terme : les Fors. Mais à part les historiens du droit, les francophones ignorent ce terme. Le terme espagnol de Fueros est très ambigu, car ce mot désigne des réalités très différentes.
Il nous reste alors les termes de « coutumes », « libertés », « privilèges » (au sens étymologique : lois particulières). Optons ici pour le terme de « lois coutumières » ou « Droit traditionnel ». C’est la croix verte de l’ikurrina, verte comme le feuillage du chêne de Gernika, qui représente ce « Lege Zaharra », ce droit traditionnel
Sabino Arana et notre parti exigent donc le rétablissement des lois coutumières des Basques. Il faudrait être d’une intelligence très inférieure à la moyenne pour penser que notre but est, au XXI° siècle, de restaurer les règles ancestrales concernant le pacage des moutons ou l’utilisation de la fiente de pigeons.
Il s’agit de deux choses plus précises et plus radicales :
- exiger que ce soient les Basques qui se donnent eux-mêmes les lois qui les régissent.
- s’inspirer du Droit basque ancien pour élaborer une législation moderne.
1) L’autogouvernement
1.1. Les combats du passé
Nos 7 provinces basques, ou Territoires Historiques, ont été formés au Moyen Age, autour du XI° siècle, au sein du royaume de Navarre. Mais l’étude de la liste des pagi romains nous laisse supposer que les tribus basques existaient déjà à l’arrivée des généraux romains Pompée et César au Ier siècle avant JC.
Ces provinces disposaient d’en ensemble de lois, d’une législation bien antérieure au rattachement de ces provinces aux royaumes de France ou d’Espagne. La preuve la plus claire concerne la Navarre. Ce royaume possédait des lois, souvent écrites, bien avant que la Haute Navarre soit annexée par l’Espagne au XVI° siècle, ou la Basse Navarre par la France au siècle suivant. Ce qui veut dire que les rois de France et d’Espagne avaient annexé des provinces qui possédaient leurs propres lois. Ce point est primordial : le Droit basque a été élaboré par les Basque eux-mêmes. Les rois n’ont fait que constater cet état de choses, et ont confirmé ces règles de lois. Il ne s’agit pas de « privilèges » concédés par les rois à ces bons Basques. Ils s’agit de lois dont les Basques ont imposé le respect aux rois qui voulaient les gouverner désormais. L’épisode le plus célèbre est le serment aux Fueros biscayens à Gernika. Tous les rois d’Espagne devaient venir à Gernika jurer fidélité aux lois biscayennes ; c’était la condition préalable et impérative pour que l’Assemblée de Biscaye reconnaissent l’autorité du roi.
Chaque fois que le roi adoptait une loi contraire aux lois coutumières basques, les Assemblées de nos provinces l’annulait, tout simplement. Si le roi insistait, c’était la guerre, et plus d’un ministre espagnol y a laissé la vie.
Pour résumer de façon provocante : ce n’est pas le roi qui fait la loi chez les Basques, c’est la loi populaire qui fait le roi.
Un souvenir actuel de état de fait se trouve dans la Constitution espagnole. En effet, ce texte « reconnaît » l’existence des « Droits Historiques » des provinces basques. Ce n’est donc pas la Constitution espagnole qui produit ces Droits. Elle se borne à constater leur existence antérieure.
Il ne s’agit pas ici de querelles d’experts. Le problème est d’une actualité criante : les lois coutumières basques étaient pour nos ancêtres leur code législatif. Ils n’envisageait pas d’obéir à un roi quelconque sans que celui-ci ne s’engage à respecter ces règles. Il s’en suit que l’union entre les provinces basques et les rois de France ou d’Espagne est un contrat, un pacte, un accord donnant-donnant, d’égal à égal.
1.2. Le projet de nouveau statut
Vous devinez les conséquences actuelles. Notre parti, en digne successeur de nos ancêtres, n’a de cesse de récupérer :
- la capacité des Basques à se donner leurs propres lois
- l’établissement des relations entre Pays Basque et Espagne (et France) sous la forme d’un pacte d’association, d’un contrat d’union (de mariage ?), entre entités égales (le peuple basque et la couronne d’Espagne/république française). La voie du statut d’autonomie, royalement octroyé par Madrid (et révisable librement par Madrid), n’est qu’un pis aller, un expédient provisoire que nous n’acceptons qu’eu égard à un rapport de force momentané.
Cet ainsi qu’il faut comprendre la proposition lancée par le Lehendakari Ibarretxe, et acceptée par le Parlement Basque en 2004, d’établir de nouvelles relations entre la Communauté Autonome Basque et le royaume d’Espagne, fondées sur un pacte associatif entre ces deux entités égales, les Basques et les Espagnols.
1-3 Sommes-nous indépendantistes ?
Un dernier point qui me paraît important. A nul moment je ne vous ai parlé de souveraineté, d’indépendance ou autres termes semblables.
La souveraineté est un mot, une idée, créés à l’époque de la monarchie absolue. Les rois étaient des souverains : ils n’acceptaient aucune autorité au dessus d’eux, sur terre. Seul Dieu était digne de les juger.
Avec la révolution française, les rois ont disparu, mais leur pouvoir absolu, supérieur, injugeable, est tombé dans la besace de leur héritier : l’Etat. L’Etat est en effet cette entité anonyme, souveraine (allez dire à l’Etat chinois qu’il n’a pas le droit de massacrer les Tibétains), injugeable, supérieure, qui impose sa volonté sans limite aux habitants sur son territoire.
C’est une conception antibasque des rapports entre un peuple et ses dirigeants. Pas de souverain chez nos ancêtres : « bakotxa bere jaun ».
Une des conséquences de cet absolutisme étatique, est que lorsque deux Etats sont en désaccord, le seul moyen de régler leurs différents, c’est la guerre. La souveraineté étatique est la cause du désordre des relations internationales.
L’indépendance absolue des Etats est à l’origine des deux suicides collectifs européens qu’ont été les deux guerres mondiales. L’indépendance est une idée anti-chrétienne : elle est cause d’égoïsmes nationaux, de rivalités, de guerres.
Réclamer, comme le font certains, la souveraineté ou l’indépendance d’un Etat basque ne me semble pas être fidèle à nos lois anciennes, qui au contraire recherchaient le pacte, l’union, l’entente.
L’union entre peuples égaux, le pacte entre entités libres de décider de leur sort, voilà l’essence de notre revendication. L’union, et non pas l’unité imposée par les armes (Una, Grande, Libre) ou par la force (la République Une et indivisible). Un mariage réussi est l’union de deux personnes libres. Une union forcée ne dure que le temps de la force. Il en va de même pour les peuples. Un bel exemple de cette solidarité est donnée par le gouvernement basque d’Agirre, totalement engagé aux côtés de la république espagnole, puis participant activement au combat des alliés durant la 2ème guerre mondiale.
C’est pour cela que l’aventure européenne est basque dès l’origine. Vouloir marier des peuples librement est un défit qui a pour conséquence de saper la souveraineté des Etats. Voir que la France accepte que sa monnaie soit réglementée par un cercle de banquiers à Francfort, que les citoyens de l’Union puissent circuler librement en traversant des frontières étatiques aussi perméables que les frontières des départements, c’est voir que l’indépendance des Etats européens est en train de se dissoudre. Quelle catastrophe en est résultée ? 60 ans de paix continue (… du jamais vu sur notre continent depuis la pax romana) ; une croissance économique formidable. Les souverainistes en attrapent des crises de nerf à répétition.
Ce n’est pas de souveraineté dont les Basques ont besoin, mais de liberté, afin de :
- nous doter de nos propres lois
- négocier avec Paris et Madrid (ou Bruxelles) les termes de notre contrat de mariage.
En résumé, les Basques ont toujours vécu librement, et se sont dotés d’un Droit qui assurait cette liberté. Ce qui ne nuisait nullement à la coopération avec les peuples voisins.
Lorsqu’ils se sont retrouvés associés aux monarchies voisines, nos ancêtres ont utilisé les armes juridiques de l’époque pour maintenir leurs libertés. Au Moyen Age, les armes juridiques s’appelaient Fors, Fueros, Libertés provinciales. Les Basques ont donc forgé ces libertés qu’ils ont imposé aux rois.
Au XIX° siècle, l’instrument de la liberté des peuples était l’Etat souverain. Après la disparition de nos libertés collectives, les Basques ont donc réclamé un Etat basque.
Mais le fil conducteur de cette lutte, c’est la liberté. C’est elle le fondement du Lege Zaharra.
A nous d’inventer demain, au sein de l’Europe, l’instrument juridique qui assurera la liberté de notre peuple.
2- L’esprit de nos lois
Une fois notre liberté collective récupérée, qu’en faire ? Sabino Arana est clair dès l’origine : non aux idéologies importées, non au libéralisme et aux socialismes.
2-1 Non au libéralisme
De son vivant, Sabino refuse le libéralisme, sa sacralisation de l’individu, la dissolution des liens de solidarité humains qu’il implique. Il proteste contre le capitalisme qui laisse les ouvriers démunis face aux patrons. Sabino est contemporain de la révolution industrielle à Bilbao et en Biscaye. L’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII le conforte dans son opinion. Et dans les premières années du XX° siècle, naît sous l’impulsion de l’alderdi, le syndicat ELA-STV, pour protéger les ouvriers basques.
C’est aussi au nom de la liberté collective des peuples contre le capitalisme, prédateur des colonies, que Sabino s’oppose aux conquêtes coloniales. Et son fameux télégramme de félicitation au président américain Roosevelt pour la libération de Cuba lui vaudra des ennuis judiciaires.
2-2 Non aux socialismes
En même temps que naît la grande industrie biscayenne, est créé le PSOE. Le nationalisme basque refuse la lutte des classes. La morale chrétienne répugne à rallier la haine des classes. La violence comme forme possible de lutte, la dictature du prolétariat, l’anticléricalisme forcené des marxistes ne peuvent que heurter la sensibilité catholique de Sabino Arana.
Plus grave : noyer l’être humain dans une classe sociale, n’en faire qu’un rouage de l’histoire, lui ôter sa liberté au nom des lois scientifiques des sociétés…la base idéologique du socialisme marxiste est contraire à l’humanisme chrétien du peuple basque.
Et les campagnes contre notre alderdi lancées dès 1900 par le PSOE accentuent le divorce entre la gauche socialiste et le jeune abertzalisme.
C’est dans le catholicisme social et la démocratie chrétienne que se reconnaît EAJ-PNB dès leur apparition sur la scène politique. A bien des égards, l’alderdi en est même un précurseur.
2-3 L’esprit basque des lois
L’étude des codes législatifs anciens des Basques est surprenant.
Le Droit Romain, dont nos Etats et nos codes civils sont les héritiers, avait une conception absolutiste des rapports entre les hommes et les biens, et entre les hommes et les gouvernants.
Je ne reviendrait pas sur l’imperium, ce doit absolu (y compris de vie et de mort) de l’empereur sur ses sujets. Nos Etats modernes s’en sont largement emparés.
Ce qui est époustouflant, c’est que nos paysans, bergers, pêcheurs, avaient développé des techniques juridiques très élaborées.
Le Droit romain est fondé sur la propriété : droit absolu d’un homme sur un bien. En 2005, nous en sommes toujours là. La seule discussion, depuis deux siècles, est de savoir si cette propriété doit être privée (les libéraux. Déclaration des Droits de L’homme de 1789 : « la propriété étant un droit absolu et sacré… ») ou étatique (les socialistes et leur dada des nationalisations). On ne sort pas de l’idée de propriété. Seul le propriétaire change.
Or les Basques avaient construit une société où la propriété n’existait pas. Personne n’était propriétaire des fermes. Le maître de maison n’en était que le responsable. Il ne pouvait pas la vendre, et devait simplement la léguer à un de ses enfants, pour que la famille puisse continuer d’en vivre. Ce n’était pas la ferme qui appartenait au maître, c’était le maître qui appartenait à la ferme : « hi etxerako ! »
Les pâturages, les montagnes, les mines de fer de Biscaye, n’appartenaient à personne, sinon à tous les habitants des environs. Et leur utilisation était organisée par les lois coutumières. C’est cet esprit là, communautaire, qui inspirait les fondateurs, dans les années 50, des coopératives de Mondragon.
En organisant le retrait lignager, les paysans avaient mis au point une technique parfaite de lutte contre la spéculation foncière, qui a protégé durant des siècles les paysans labourdins de l’invasion de la bourgeoisie luzienne. Préoccupation toute actuelle.
C’est cet esprit là que notre alderdi propose de retrouver derrière le Lege Zaharra. Notre peuple dans le passé a toujours su imaginer des solutions originales pour sauvegarder sa liberté. Utilisant les armes juridiques adaptées aux menaces qui pesaient sur lui, il a développé une culture originale reposant sur deux principes qu’il a su combiner : la liberté et la solidarité. Ni les libéraux (qui au nom de la liberté individuelle ont détruit la solidarité), ni les socialistes (qui au nom de la solidarité ont écrasé la liberté) n’ont réussi à faire mieux que les Basques.
Jaungoikoa eta Lege Zaharra est non seulement d’actualité. C’est même une impérieuse nécessité pour le monde d’aujourd’hui.
Charte des Jeltzale
- Euzkadi est notre Patrie
- Basques de toutes les provinces, nous formons un seul peuple, uni par notre origine et par notre volonté ; un peuple maître de son destin, qui n’accepte d’autre souveraineté que la sienne.
- Notre langue est l’euskera. Son renouveau et sa diffusion sont une priorité absolue, même si nous reconnaissons l’utilisation d’autres langues.
- La liberté et la justice sont à la base de notre société. Nous n’accepterons jamais aucune tyrannie, ni aucune servitude, pas plus que nos ancêtres ne l’ont acceptée.
- Nous sommes tous égaux. Chacun doit respecter son prochain, ses idées, ses choix et ses actes. La seule discrimination admissible est celle qui tend à favoriser les plus démunis et les plus faibles.
- Aucun peuple ne l’emporte en dignité sur un autre. Nous condamnons le racisme et l’oppression des peuples. Nous défendons le droit du peuple basque, et de tous les autres peuples, à exister et à vivre selon leurs valeurs et leurs coutumes.
- Nous rejetons absolument l’emploi de la violence, quelle qu’en soit la cause, tant pour des raisons morales que pour des raisons politiques.
- Nous attachons la plus grande importance à la protection de notre environnement naturel et urbain, à la sauvegarde de nos montagnes et de nos côtes, de nos villages et de nos cités.
- Nous croyons fermement qu’Euzkadi doit avoir sa place dans une Europe unie, démocratique et solidaire, respectueuse des citoyens et des peuples.
- Nous acceptons comme notre frère celui qui, d’où qu’il vienne, souhaite sincèrement partager le destin de ce peuple.
Déclaration du centenaire d’EAJ-PNV. 1995